Disparition du cash : sommes-nous prêts à vivre sans pièces ni billets ?

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Fini les pièces qui tintent dans les poches et les billets qui sentent la farine chez le boulanger ? L’argent liquide, cet élément central de nos vies quotidiennes, recule inexorablement face à la déferlante du paiement numérique. Sommes-nous prêts à vivre sans pièces ni billets ? Plongée vivante dans la nouvelle ère du portefeuille… virtuel.

Famars, l’argent du quotidien : un air de campagne bientôt vintage ?

À l’entrée de Famars, modeste bourgade du Nord, impossible de manquer la boulangerie de Bruno Zago, entourée d’une pharmacie, d’un coiffeur, d’une fleuriste, d’une baraque à frites et d’un vieux café. Ici, le cash règne encore : chaque client, billet ou monnaie en main, anime le ballet des échanges.

Bruno connaît ses habitués :

  • la grand-mère qui échange un billet de vingt contre quatre billets de cinq à distribuer à ses petits-enfants ;
  • la cliente modeste qui sort religieusement de son sac une enveloppe où sommeille le budget alimentation du mois.

Mais depuis la fermeture du distributeur de la commune voisine, le cash se fait rare et précieux. Difficile pour certains de gérer la fin de mois sans passer par la banque. Bruno relaie même la pétition de la mairie : on veut un distributeur à Famars ! Mais ce combat est loin d’être isolé.

La grande migration vers le numérique

Depuis 2018, près d’un distributeur de billets sur cinq a disparu. En 2024, ce sont plus de 1 500 « tirettes » qui ont tiré leur révérence. Pourquoi ce recul ? Les banques jugent leur utilité dépassée : l’an dernier, seuls 43 % des paiements en points de vente se sont faits en espèces, loin des 70 % de 2016. À Bruxelles, la Commission européenne cogite d’ailleurs sur une monnaie numérique, la future star de nos porte-monnaie.

Christine Lagarde, présidente de la BCE, confirme : dès 2030, chaque Européen pourrait posséder un portefeuille numérique garni d’euros virtuels. On pourrait alors, comme Sophie, acheter du pain sans passer par quatre intermédiaires (acheteur, commerçant, et leurs banques), mais directement d’appli à appli, sans frais bancaires. Pratique, non ? Encore mieux, ce système fonctionnerait même en cas de crise bancaire ou de cyberattaque. Du cash… sans cash.

L’argent dématérialisé : confort, pouvoir et inquiétudes

Les paiements au « bip », comme Jean, 28 ans, n’a jamais eu autant la cote. Aujourd’hui, une simple carte ou un téléphone suffit, même pour un remboursement de fin de soirée avec Lydia. L’avenir s’annonce ultra-simplifié, quitte à laisser derrière l’anonymat du liquide : chaque paiement, chaque achat laisse sa trace numérique (identité, banque, détail de la dépense).

En boutique, le passage à la caisse via une application sur smartphone a doublé en deux ans. Ajoutez à cela le boom de l’achat en ligne (un quart des achats), et voilà un paysage où Amazon, Apple, Google et même Starbucks se disputent la part du gâteau… et des frais de commission ! Ces « petits » prélèvements coûtent cher aux commerçants, forcément répercutés sur les clients.

Derrière la facilité numérique se cachent aussi des pièges bien réels :

  • dépenses qui filent sous le doigt sans qu’on s’en rende compte ;
  • microcrédits débloqués en un clic et ménages vite piégés ;
  • perte de repères : « Voir son cash diminuer, ça aide à organiser son budget », soupire Marie-Gabrielle, travailleuse sociale.

Et puis, question souveraineté : en 2024, 66 % des paiements par carte dans la zone euro sont passés par des entreprises étrangères. De quoi inquiéter les institutions européennes. Certaines plateformes privées s’inventent même banquiers, gardant l’argent sur leur appli ou proposant des prêts.

La BCE promet de réintroduire un « socle » de confiance publique… tout en s’offrant des pouvoirs nouveaux : l’argent numérique est traçable, idéal pour lutter contre la fraude, le blanchiment ou l’économie « grise ». Mais attention aux dérives potentielles : un gouvernement pourrait-il un jour orienter ou limiter nos achats numériques, sous prétexte d’intérêt général ? Si la BCE se veut rassurante, le spectre chinois plane : là-bas, le yuan numérique a déjà servi à restreindre certains opposants.

Dépendance matérielle et ceux que l’on laisse de côté

Moins de cash, c’est aussi plus de dépendance au smartphone, à la connexion, à la puissance de serveurs invisibles. La Suède, pionnière du cashless, en a fait les frais en 2024 : une cyberattaque a paralysé tous les paiements digitaux du pays, rendant l’économie exsangue et les plus fragiles, sans-abri en tête, complètement démunis. Exit la piécette tendue dans la rue : la charité se numérise aussi. Quelques start-up proposent déjà des QR codes à scanner ou de petits terminaux pour don spontané, mais la fracture technologique reste béante.

Pour beaucoup, pièces et billets restent un repère, voire une nécessité vitale : pas d’appli, pas de smartphone, budget trop serré… Le cash demeure le seul paiement universel en cas de crise.

En guise de conclusion ? Tant que le pain aura ce goût d’authentique, beaucoup continueront à tendre l’appoint chez leur boulanger préféré. L’argent liquide ne disparaîtra pas totalement, promettent BCE et Banque de France : il survivra, vestige chaud et palpable d’un monde plus lent, mais décidément plus humain.

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